samedi 3 juin 2017

Comment comprendre la réussite sociale en Haïti ?

Réussite sociale : 

s’éduquer par rapport à l’argent.


C'est quoi la réussite sociale dans un pays comme Haïti ? Quels facteurs conditionnent la réussite sociale dans ce pays ? Ces questions reviennent, lancinantes, au milieu des réflexions sur les conditions de vie. L’organisation sociale d’Haïti permet de percevoir la réussite en dehors de la notion de prestige social. La société actuelle, en mesurant la réussite sociale en termes d'accumulation de richesses, acclame toutes les chances de faire fortune. Dans ce contexte social où la pauvreté ne favorise guère la pratique des vertus, l’argent bouscule la moralité et écrase la valeur de tous les diplômes d’études. Ainsi, le mérite n'assure plus le prestige ni la richesse. Consciente du poids écrasant de l’argent, la jeunesse se perd dans la recherche d’une ascension sociale qui n’est plus garantie par l’éducation, pourtant, encore considérée comme le plus puissant facteur de progrès humain. 

Au cours de ces dernières années, la dureté des conditions de vie a érodé la moralité sociale avec la complaisance désinvolte de la plupart des familles. La conscience moderne semble rejeter l’idée que la pauvreté est conciliable avec les valeurs morales qui constituent le socle de la réussite sociale. La précarisation économique s’accompagne de l’inversion des responsabilités parentales en imposant à bon nombre d’enfants et de jeunes l’obligation de subvenir aux besoins de leurs familles. La volonté de s’extirper de la misère forme la condition de base de la réussite sociale en Haïti. Cette perception du bonheur social ou de la réussite sociale réduit les angles d’appréciation des aptitudes et des efforts pour rendre service à la collectivité. Elle laisse dans l’ombre les hommes et les femmes qui se sacrifient pour le bien commun. 

L’égocentrisme et la course à l’enrichissement personnel entravent non seulement la convivialité sociale mais aussi génèrent des frustrations que les institutions telle que la famille, l’école, l’église ne parviennent pas à dompter. Il en résulte des comportements sociaux inadaptés et dangereux. Les risques de pillage, de vandalisme, de débauche décuplent en fonction des insatisfactions des individus qui réalisent que l’organisation sociale est responsable de leur état de malheur et de mal-être. Les sociétés dites développées ont très bien compris qu’il importe d’établir les structures de façon à encourager la compétence et le mérite comme tremplin de réussite sociale. Il est ainsi plus aisé de gérer les frustrations sociales. Car, chacun, en fonction de ses aptitudes ou de son niveau d’éducation, peut faire preuve de sa valeur et être estimé sur la base du mérite, donc de la contribution au bien-être général. 

Comme la réussite sociale est liée à l’intérêt général, seul le combat pour renverser les tendances égoïstes et les tentations de la corruption peut aider au revirement de la perception actuelle. Telle est la perspective de cet article qui tend à démontrer que la confusion entre la réussite sociale et l’égocentrisme matérialiste en Haïti résulte du rejet de la moralité et du manque d’éducation de la société haïtienne par rapport à l’argent. 

Eduquer par rapport à l’argent   


Une double conception de la valeur de l’argent traverse la société haïtienne en raison de sa précarité économique et de son manque d’éducation à ce propos. Il y va de l’avarice et de la parcimonie. Ces sentiments naissent dans l’environnement familial où l’individu se trouve initialement exposé au pouvoir de l’argent. Certaines familles ont développé et transmis la conception que la pauvreté est déshonorante et que la richesse est prestigieuse. Loin de favoriser la compréhension, cette perception encourage la course à l’enrichissement personnel et l’exploitation d’autrui afin de gagner le plus d’argent possible. 

De plus, cette conception sous-entend que l’argent rend supérieur aux autres et alimente l’obsession effrénée du luxe au sein de la société haïtienne qui est cependant incapable d’en mesurer les externalités négatives, à savoir les répercussions toxiques d’un pareil comportement vis-à-vis de l’argent sur les institutions privées et publiques. Ces familles s’enfoncent dans une avarice effrontément apaisante. 

D’autres, en revanche, légitimement paralysées par l’angoisse du manque et de la misère, se révèlent excessivement parcimonieuses. Cette conception assortie de la prudence et de la modération des désirs matériels décourage la prise de risque par rapport à l’argent. Elle entraine le manque de confiance en soi et un complexe d’infériorité. Il en résulte, de ce fait, que ces familles s’enferment dans des activités de subsistance et de travail alimentaire tout en manifestant peu de volonté de faire travailler les ressources dont elles disposent.

Les effets de ces types de rapport à l’argent se font cruellement sentir de nos jours. D’un côté, la corruption se généralise. De l’autre, la paupérisation déshumanise. Il y a donc lieu d’encourager une éducation à propos de l’argent pour combattre la corruption et promouvoir équitablement la création de richesses. Car, le fait d’être éduqué par rapport à l’argent ouvre la voie de la réussite sociale. 

La réussite sociale renvoie incontestablement à une situation de bien-être économique qu’il faut se garder d’interpréter comme une accumulation de richesses en marge de toutes considérations morales. En Haïti, l’idée de gagner le plus d’argent possible occupe le centre de la problématique de la réussite sociale. L’école véhicule la croyance que les études permettent de faire fortune. L’église prêche que la dévotion est récompensée par la richesse, ceux qui servent et croient en Dieu finiront par sortir de la misère. Ces idées ou croyances ne sont nullement absurdes. La réussite sociale est effectivement subordonnée à la persévérance, à la foi dans un avenir meilleur, au développement d’aptitudes et de compétences intellectuelles. Cependant, il y a lieu d’éduquer par rapport à l’argent en raison des outrances observées, afin de mieux cerner la portée de la réussite sociale qui est plus morale que matérielle, plus collective qu’individuelle. 

La réussite sociale est plus morale que matérielle. 


La réussite sociale se définit par rapport à une société en perpétuelle mutation. C’est un concept dynamique qui décrit des faits universellement ressentis comme positifs, favorables, heureux et rassurants. Elle recouvre largement tout ce qui peut être interprété comme des résultats satisfaisants du point de vue social, professionnel et personnel. Elle est susceptible d’approches et de représentations diverses dont les valeurs morales constituent le dénominateur commun. Bref, la réussite sociale se fonde sur des valeurs morales mais non matérielles. Je ne prétends nullement qu’il faut vivre dans le dénuement. La possession d’immeubles, de bijoux, de voitures et d’autres objets de valeur rend la vie agréable. Personnellement, je souhaite que chacun puisse gagner décemment leur vie. Je soutiens que la pauvreté n’est ni un vice ni un défaut, mais elle les favorise comme un sol qui laisse pousser les mauvaises herbes. Il faut donc lutter pour s’en sortir. Mais, comme je l’ai déjà souligné, il ne faut pas tomber dans les pièges de l’avarice ou de la parcimonie. 

La pauvreté n’est dégradante que lorsqu’on s’y condamne par la vision étriquée de sa propre vie. Pour briser cette conviction fataliste, l’individu doit recenser au fond de lui-même tous les éléments de force de sa personnalité, à savoir un talent particulier, une méthode de gestion du temps, le goût de la découverte, l’enthousiasme de s’améliorer, etc. Comme la lutte pour s’affranchir du joug de la pauvreté repose sur des valeurs humaines, il devient plus aisé de comprendre que ce sont ces valeurs qui déterminent la réussite sociale. Les possessions sont des preuves matérielles de corruption mais non des signes de réussite sociale quand elles reviennent à des personnalités, remplies de leur ego, qui s’identifient à leur richesse et dont on ignore quel genre de service elles ont rendu à la société. 

A l’échelle mondiale, d’année en année, Haïti continue de soulever les lauriers de la honte en se retrouvant parmi les pays les plus corrompus. Les organismes internationaux tels que Transparency International et GAFI attribuent des scores décevants à la société haïtienne suite à leurs enquêtes sur la perception de l’indice de corruption et la lutte contre le blanchiment d’argent. Le pays continue de pâtir des conséquences navrantes de la mauvaise gouvernance, de la déficience des institutions publiques, de la faiblesse flagrante de l’appareil judiciaire. La volonté politique de réfréner l’impunité face à la corruption est discutable au regard de la manière dont sont structurées l’ULCC et l’UCREF. La procédure de nomination du conseil d’administration de ces organismes laisse comprendre qu’ils ne peuvent être effectivement autonomes par rapport à l’Exécutif et au reste du pouvoir politique. 

Dans un pays où les familles croupissent sous la pesanteur de la pauvreté, où le pouvoir politique affiche une attitude perfide face à la corruption, l’argent acquiert une importance démesurée au mépris des valeurs morales. Ces facteurs combinés au manque d’éducation à propos de l’argent expliquent pourquoi la réussite sociale est confondue avec l’égocentrisme matérialiste. Chacun estime judicieux de saisir les opportunités d’amasser de l’argent pour son confort personnel lors même qu’il faut écraser les autres pour y parvenir. La réussite sociale est inconcevable dans un climat politique et social surchauffé par des ardeurs capitalistes incontrôlées. 

En Haïti, le fait que la majorité de la population dispose d’un pouvoir d’achat très faible et que le système de crédit financier est quasiment inaccessible, il est aisé de comprendre que l’enrichissement d’une minorité cache des transactions hypothétiques. L’argent circule à travers des circuits réservés à des gens comparables aux initiés des sectes occultes. Le pire c’est que ces pratiques louches continuent encore d’occulter les valeurs morales essentielles à la réussite sociale. 

En principe, la réussite sociale est simplement l’aboutissement d’une série d’actes de contribution au bien-être de la collectivité. Car, la réussite de chacun est imbriquée à celle des autres. Le professionnel (avocat, médecin, enseignant, ouvrier, technicien, etc.) gagne sa vie en fonction du revenu que lui rapporte sa clientèle. Et, c’est la présence de la libre concurrence qui explique les disparités socio-économiques. Chacun pourrait donc connaitre la réussite sociale sur la base de leur compétence ou talent qui représente le principal facteur de mérite et d’appréciation. Le tout tient du tout imbriqué, c’est en ce sens que la réussite sociale se révèle plus collective qu’individuelle.

La réussite sociale est plus collective qu’individuelle. 


Compte tenu de la précarité économique et des problèmes concernant la mauvaise gouvernance en Haïti, les gens développent le désir personnel de s’enrichir en réduisant la réussite sociale à la satisfaction des attentes individualistes. Alors que rien n’est plus faux que de croire que la réussite sociale est individuelle. On ne peut réussir qu’en aidant les gens autour de nous à réussir. Comme cette vision fait défaut, bon nombre de gens se tiennent prêts à tout dans l’objectif de posséder des immeubles, des voitures, des bijoux, des visas américain, canadien et français, etc. Il semble curieusement que la question de la réussite sociale mobilise des éléments d’une vie d’opulence dans un pays qui manque quasiment de tout. 

Si dans les sociétés capitalistes réputées développées, les gens se sont rendu compte que le goût et la recherche de l’opulence jouent un rôle déclencheur ou accélérateur de crise économique et qu’ils s’évertuent à rectifier leurs habitudes de dépenses en réduisant leur consommation et l’acquisition de biens matériels, un état de fait constaté même aux Etats-Unis depuis la crise de 2008, il faut dire qu’en Haïti c’est une tendance opposée au minimalisme économique qui gagne de plus en plus de terrain en influençant le comportement des familles, des jeunes, des églises et surtout des dirigeants politiques. La cupidité atteint une proportion déconcertante au sein de la société. L’enlèvement d’un individu contre rançon par des proches ou membres de sa famille devient un fait divers. La prostitution prend de nouveaux visages. Les trafiquants de drogue sont appelés « Boss » avec honneur. Ces tendances de débridement prennent davantage d’ampleur à la faveur d’un système judiciaire déficient et corrompu. 

Ces dernières années, l’altruisme et le sens de mission se manifestent de plus en rarement chez les gens. Ce n’est pas qu’ils ignorent la valeur noble des services rendus, mais ils se complaisent dans une attitude de recherche de profit. Le goût de lucre se retrouve présent chez le salarié, le fonctionnaire et même le chômeur. L’un des nouveaux slogans en vogue est : « Respè pa chèk. » C’est-à-dire bonne réputation n’est pas un chèque ou le respect ce n’est pas de l’argent. C’est une perversion du capitalisme dans une société où rien n’est fait pour réduire les écarts socio-économiques entre les individus. 

Dans cette atmosphère de laisser-aller, réussir socialement ne veut plus dire servir la communauté. Chacun se fixe des objectifs et mobilise tous les moyens possibles pour les atteindre en marge de toute considération à l’égard du reste de la collectivité. La société est à la fois témoin et victime des activités criminelles liées à l’enrichissement des baudruches. Comme dans cette société, l’argent peut se procurer le respect qui, dit-on, n’a pas la valeur d’un chèque, très peu de gens osent questionner les apparences de mérite derrière lesquelles se cachent les trafiquants de drogue, les juges vénaux, les politiciens dépravés, les familles mafieuses.  

La lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent revêt une importance capitale. La Justice et le pouvoir politique ne devraient pas transiger en la matière. Les effets de ces pratiques sont dévastateurs de l’économie nationale, de la vie des familles, de l’avenir de la jeunesse et de toutes les chances de progrès du pays. C’est un sentiment largement partagé par le plus fort pourcentage de la société. Toutefois, il faut un travail constant d’éducation par rapport à l’argent pour combattre les tendances actuelles qui retiennent comme facteurs de réussite sociale:l'audace, le clanisme, l'hérédité et la politique. Ce n’est qu’à ce prix qu’on saura mesurer adéquatement la réussite sociale dans ce pays. 

Tout compte fait, la réussite sociale se mesure à l’aune des efforts accomplis pour servir les autres. Elle n’est pas déterminée par le niveau que l’un ou l’autre a pu atteindre du point de vue économique, donc par la somme de richesses accumulées. Elle doit être appréciée en termes d’efforts déployés par rapport à où l’on a commencé et par rapport à la valeur des services rendus. De là, l’impérieuse nécessité d’éduquer la société à propos de l’argent. Le système a atteint un tel niveau de décrépitude qu’il faut penser, avant tout, à réveiller la conscience sociale pour rétablir le climat d’application effective des normes morales et des principes de droit afin de faire échec aux tentatives d’enrichissement illicite. Car, les pratiques de corruption et de blanchiment d’argent ont mis à mal la notion de réussite sociale en Haïti. Dans un décor de pauvreté tragique, les acteurs sociaux et politiques, dont la perfidie n’a de comparable que la ruse du diable, rejouent sans pudeur la pièce de la misère où des intrigues innommables mettent à l’index les personnalités respectables capables de dégonfler les baudruches.

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Avocat et Magistrat de profession.