mercredi 8 mars 2017

FEMME HAÏTIENNE : PERCEPTION, COMBAT ET DIGNITÉ?

Femme haïtienne : perception, combat et dignité ?

La perception de la femme haïtienne a évolué à travers les combats qu’elle s’est livrés pour la promotion de sa dignité. Au fil de deux siècles, la femme haïtienne a reconstruit son image, conquis des droits et relevé d’énormes défis érigés par le sexisme, la discrimination et surtout les pratiques et les habitudes hiératiques d’autrefois. Pour mieux comprendre la portée des mouvements ayant façonné l’identité et la dignité de la femme haïtienne, il faut remonter le temps pour appréhender les phases historiques de leurs luttes ferventes et assidues aux prix de leur réputation, voire de leurs vies.      

Perception de la femme à l’époque coloniale

A l’époque de la colonisation française de Saint-Domingue, les femmes noires, appelées « négresses », lesquelles vont devenir les ancêtres de la nation haïtienne, ont été soumises au joug du système esclavagiste. Dans les trames déshumanisantes de l’esclavagisme, la femme-esclave est chosifiée ; elle est complètement dépersonnalisée pour être traitée comme objet de satisfaction sexuelle et de servitude domestique par les colons. La femme haïtienne est, en effet, née dans les affreuses ténèbres de l’assujettissement colonial.

En fait, c’est à cette période de l’histoire que remontent les premières luttes menées par les femmes pour la liberté des générations futures. Cécile Fatima a présidé la Cérémonie vaudou à Bois-Caïman qui a galvanisé l’énergie des esclaves révolutionnaires. L’histoire rapporte également le rôle téméraire qu’a joué la femme du général Lamartinière dans le combat de la Crète-à-Pierrot où elle était descendue de la redoute pour aller s’enquérir de la position de l’armée ennemie. Certes, il ne s’agissait pas encore de luttes spécifiques pour les droits de la femme, mais l’histoire a démontré que bien avant la proclamation de l’Indépendance, les femmes savaient jouer des rôles non moins importants et ont déjà eu la conscience de leur valeur et de leur utilité. Il faut le rappeler que c’est au cours de ces épisodes de guerre que l’expression « fanm vanyan » (femmes vaillantes) allait émerger. 

La femme haïtienne au lendemain de l’indépendance

Comme je l’ai souligné plus haut, des moments forts de la guerre d’Indépendance ont révélé la vaillance et la témérité de la femme haïtienne. A la naissance de la nation haïtienne, la perception de la femme n’était pas pour autant définie à travers leurs exploits courageux. La jeune nation, fraichement indépendante, allait s’inspirer des lois et des pratiques coloniales dans le traitement des questions sociales et politiques relatives aux conditions des femmes. Les grandes idées de liberté, de fraternité, d’égalité, pourtant à l’origine de la Révolution ne se sont pas concrétisées dans la vie de celles-ci à cette époque.

Au lendemain de l’Indépendance, la jeune nation, confrontée à des crises de gouvernance et d’orientation politique, s’inspirant des structures françaises marquées par des préjugés, adopte des institutions juridiques et politiques inadaptées et discriminatoires à l’égard de la femme. Certains ont dit, à défaut d’autres exemples, l’ancien esclave, peu instruit, reproduit les pratiques du maitre. Les lois au cours de cette période ont carrément fait de la femme une mineure. La femme joue un rôle alors effacé, passif, au sein de la société. Le rôle que les hommes et la mentalité sexiste de l’heure voudraient bien leur prêter.

Le rôle de la femme se résumait en ces principales attributions : être une épouse, une mère, une organisatrice de la famille. Ainsi, la femme devait s’occuper des enfants, entretenir son mari et faire vivre la famille au quotidien en se chargeant de l’entretien de la maison, de la cuisson et d’autres tâches ménagères. La femme haïtienne jouissait donc d’un statut juridique très limité. Le Code Civil, à l’époque, établissait le principe de soumission et d’obéissance de la femme par rapport à son mari. La femme était donc une citoyenne soumise et de seconde classe. La perception de la femme haïtienne se situe, en effet, très loin, extrêmement loin, par rapport à l’idée d’émancipation féminine et du principe d’égalité.   

Toutefois, cette perception de la femme haïtienne comme « mineure », soumise et confinée à des tâches traditionnelles, allait être ébranlée, en 1926, par des femmes comme Mme Eugénie Malebranche-Sylvain, Mme Pierre Hudicourt, Mme Fernande Bellegarde, et autres, qui ont eu l’idée ingénieuse et novatrice de rejoindre la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté. L’une des conquêtes marquantes de ce mouvement féministe en gestation a été la promulgation de la loi du 20 juillet 1929 portant sur le renforcement des capacités juridiques de la femme. Le principe de soumission à la volonté du mari s’est effondré ; la femme n’a plus besoin de la permission de son mari pour décider. L’élan vers la construction de mouvements féministes est désormais en branle dans la société haïtienne, qui se mobilise ardemment durant cette période pour la désoccupation du territoire par les Américains.           

La femme haïtienne suite à la désoccupation américaine de 1934  

L’année 1934 marque un tournant décisif dans l’histoire du peuple haïtien en ce sens qu’elle rappelle la restauration de la souveraineté nationale après 19 années d’Occupation militaire par les Etats-Unis, mais également par le fait qu’elle a vu naitre le féminisme haïtien comme mouvement de défense et de promotion des droits de la femme, inscrit dans la logique d’apporter des réponses appropriées aux préoccupations sociales, politiques et culturelles de la femme haïtienne. En mars 1934, a été alors créée la Ligue Féminine d’Action Sociale dont l’objectif était de promouvoir le bien-être physique, économique et social de la femme haïtienne. Cette Ligue s’est confrontée à la réticence et au manque d’ouverture des autorités gouvernementales quant aux questions relatives aux droits des femmes.

En dépit de tout, dans le sillage de son combat acharné, le Lycée des Jeunes Filles allait être fondé. Le Comité d’Action Féminine allait revendiquer à partir de 1946 l’égalité civique et politique en faveur des femmes. Ces revendications sont appuyées par l’adoption par l’Etat haïtien de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Cette convention, consacrant les principes de liberté, d’égalité et de dignité de tout être humain, a contribué à motiver le revirement de perception de la femme haïtienne. En 1950, la femme haïtienne a conquis son droit de vote et d’éligibilité. Ainsi, en 1955, huit femmes ont été élues mairesses de différentes communes au sein du pays.

Il faut le souligner, de 1934 à 1955, le féminisme haïtien s’est affirmé et a entrepris des conquêtes majeures au bénéfice des femmes. Lors du premier Congrès National des Femmes Haïtiennes en 1950, 44 associations féminines ont répondu à l’appel de leur cause. A la faveur des luttes intellectuelles d’alors ayant créé un climat de revendication des droits, ces mouvements féministes ont pu faire valoir leur cause, diffuser des idées transformatrices de la perception de la femme haïtienne. Celle-ci n’est plus une « mineure » dépourvue de toute capacité juridique, civique et politique, elle entre dans la voie de l’émancipation, fière de ses conquêtes et déterminée face aux nouveaux enjeux politiques et économiques que soulève le Duvaliérisme.              

La dictature duvaliériste était loin d’être un terrain propice aux mouvements féministes. C’est effectivement une période difficile et amère dans l’histoire du féminisme haïtien. Les associations et les militantes pour le respect des valeurs démocratiques ont été bâillonnées par l’oppression du régime.     

Le féminisme des années 80-90  

Les années 80-90 peuvent être assimilées à l’âge de floraison du féminisme haïtien. A l’échelle internationale, les mouvements féministes ont connu un développement significatif matérialisé par plusieurs conventions. Les normes et les principes évoqués et mis en avant dans la volonté de garantir les droits des femmes par les organismes interétatiques ont eu pour effet de sensibiliser les autorités haïtiennes, de secouer les mœurs traditionnelles dans le pays, au point de bouleverser la conception de la femme haïtienne. Les conventions onusiennes ont aidé à la refonte des conceptions machistes et sexistes en Haïti. Elles ont alimenté, au cours de ces années, le débat sur la place de la femme dans la société, sur la nécessité de créer un cadre protecteur contre toute forme de violences, de discrimination à l’égard de la femme. Ces principales conventions qui ont eu un impact considérable sur le progrès des mouvements féministes en Haïti sont la Convention de l’ONU contre toute forme de discrimination à l’égard de la femme en 1981, le Pacte International relatif aux Droits Civiques et Politiques en 1991 et la Convention de BELEM DOM PARA en 1994.        

A l’échelle nationale, les conquêtes des mouvements féministes sont consolidées par l’implémentation de nouvelles lois et de nouvelles structures destinées à accompagner les femmes dans leur vie sociale, économique et politique. Le décret du 8 octobre 1982 intervenait pour renforcer les droits civils et politiques des femmes. Ce décret garantit l’émancipation de la femme haïtienne. Celle-ci jouit désormais des mêmes droits que l’homme quant à l’exercice de l’autorité parentale, quant à la capacité d’agir en justice. Sous un angle purement juridique, ce décret élimine toute forme de discrimination dans le cadre du mariage. Cependant, sous un angle sociologique et culturel, l’émancipation de la femme haïtienne se heurte aujourd’hui encore à des préjugés coriaces.

La Constitution de 1987 englobe dans ses dispositions toutes les protections garanties aux femmes tant par les conventions internationales que par les récentes législations en matière de droit civil. En outre, cette charte fondamentale, conçue au lendemain de la chute du régime dictatorial des Duvaliers, renforce considérablement les droits et les libertés dans la volonté d’asseoir la démocratie dans le pays. L’amendement de la Constitution a permis d’instaurer le principe des quotas en faveur des femmes dans le souci de favoriser l’idée de la représentation paritaire dans toutes les institutions nationales.   

Au cours des années 90, l’instabilité politique causée par des coups d’état militaires allaient mettre à mal les mouvements féministes qui ont constaté et dénoncé avec amertume la multiplication des viols et des violences contre les femmes. De plus, la crise de gouvernance ouverte par le renversement d’Aristide, puis le débarquement de la MINUSTAH, ces évènements ont aggravé la situation des femmes dans le pays. Des bandits ainsi que des agents de la MINUSTAH se sont rendus coupables des violences et des agressions sexuelles contre les femmes. Dans ce climat politique et économique, instable et fragile, les mouvements féministes se sont engagés à dénoncer l’impunité, à revendiquer l’application des lois. C’est dans ce contexte qu’allait être institué, en 1994, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits de Femmes.

La perception de la femme haïtienne dans les années 80-90 renvoie l’image de combattante, de militante, de citoyenne courageuse, de femme émancipée défendant, de toute sa force, ses droits, ses intérêts et la place qui lui revient de droit dans la construction d’une société démocratique. Il ne fait aucun doute que les conquêtes des mouvements féministes sont colossales. Au regard de tous les efforts qu’ils ont accomplis, les conceptions et les pratiques, les lois et les structures ont évolué au point d’encourager les espoirs.       

La femme haïtienne actuelle : droits et privations

La femme haïtienne actuelle est défendue, protégée par un arsenal juridique peu ou prou imposant et par une armée de plus d’une centaine d’associations et de regroupements féministes repartis à travers tout le pays. Ces derniers travaillent en collaboration avec le Ministère à la Condition Féminine pour faire avancer la cause des femmes. Aujourd’hui, les femmes ont remporté de remarquables victoires à travers de longues luttes pour :
v  Jouir de leurs capacités juridiques, civiques et politiques
v  Promouvoir leur formation et leur éducation
v  Exercer l’autorité parentale
v  Garantir leur droit dans le mariage
v  Abolir l’adultère
v  Réprimer plus sévèrement les infractions à caractère sexuel
v  Réprimer la discrimination basée sur le sexe  

Grace à toutes ces luttes, des femmes ont pu occuper de prestigieuses fonctions, autrefois réservées aux hommes. L’histoire de la société haïtienne est marquée par des femmes ayant été : mairesse, sénatrice, député, juge, Premier Ministre et même Présidente.

En effet, il est inconcevable de vouloir citer tous les bénéfices des mouvements féministes en Haïti. Cependant, il faut le dire, la lutte est loin d’être achevée. La femme haïtienne actuelle est confrontée à des privations d’ordre juridique et économique et à la résistance culturelle. Le droit à l’avortement est refusé à la femme haïtienne. C’est un terrain sur lequel la lutte est appelée à continuer au nom du respect des libertés individuelles. Les lois, portant sur la paternité responsable et la filiation des enfants, sur le travail domestique, sur le concubinage ou le placage, ont été votées mais n’ont pas été promulguées. La bataille pour les conquêtes juridiques doit se poursuivre, d’autant plus que l’Etat haïtien ne peut ignorer des tendances qui se développent de par le monde comme la mère-porteuse, la procréation médicalement assistée, qui affectent la vie des femmes. La nécessité de moderniser les Codes de lois se fait sentir avec acuité.   

Du point de vue économique, la femme haïtienne actuelle est encore frappée par la discrimination salariale et la discrimination à l’embauche. La femme haïtienne est fréquemment victime de harcèlement sexuel dans sa quête d’emploi. Les efforts doivent être maintenus pour renverser définitivement ces préjugés. A l’heure actuelle, les femmes sont majoritairement victimes de la pauvreté et du chômage. 52% des femmes ne savent ni lire ni écrire en Haïti. C’est, en effet, une situation alarmante au XXIe siècle. Le taux de scolarisation des femmes est plus faible que celui des hommes. L’éducation de la femme haïtienne actuelle est une urgence. La société éprouve du plaisir à les tourner en dérision en usant de propos à connotation péjorative : « Limena », terme pour qualifier des femmes sans instruction. La précarité économique pousse un grand nombre de femmes à céder à la tentation de la prostitution. Depuis quelques années, une nouvelle forme de prostitution assumée sous la pression impitoyable de la misère se manifeste au sein de la société haïtienne. A défaut de moyens de subsistance, un fort pourcentage de femmes acceptent d’aliéner une partie de leur jeunesse auprès d’hommes très âgés. La pauvreté et la misère n’ont pas fini de sacrifier la dignité de la femme haïtienne. La lutte pour l’émancipation des femmes se trouve confronter à cet impératif économique.

Les survivances de la mentalité sexiste et machiste continuent d’influencer les considérations culturelles autour de la femme haïtienne. Il y est observé une certaine réticence ou résistance culturelle à accepter l’idée de parité, d’égalité de genre. Jusqu'à date, certaines professions sont réputées réservées aux femmes : cuisinière, infirmière, secrétaire, ouvrières de manufactures, etc. Certains hommes estiment, jusqu'à présent, que faire travailler leurs femmes est quelque chose de dégradant, d’humiliant. Ce qui traduirait l’incapacité à gérer leur famille et à prendre soin de leur femme. La persistance d’une telle conception est dangereuse, elle ramène à l’époque où la femme était soumise et subordonnée à la bonne foi de son mari. Le fond culturel de la société haïtienne, longtemps pénétrée par la domination patriarcale, persiste à sous-estimer le potentiel de la femme, à sous-valoriser les apports des conquêtes féministes.

Face aux nouveaux défis qui se dessinent, les mouvements féministes doivent prioriser l’éducation aux valeurs, aux stratégies de lutte contre la pauvreté. L’émancipation de la femme est un rêve sans aucune chance de devenir réalité, si la femme est aujourd'hui encore sous-éduquée et prête à s’avilir pour ne pas mourir de faim.            


4 commentaires:

Unknown a dit…

Beau texte! Justement il faut qu'il ait un plan multidimensionel permettant de redresser l'image de la femme haitienne. Cependant plusieurs etudes montrent nettement que ce sont les femmes, en majorite, qui nourissent les famille. C'est la raison pourquoi les institutions de microfinance accordent plus de credit Aux femmes qu'Aux hommes.

Jasmin Du Bellay a dit…

Merci de réagir. C'est là un effort appréciable pour soutenir les femmes dans le commerce. Il est à déplorer que les femmes sont plus nombreuses à travailler dans le secteur informel. Ce qui prouve que le problème à l'embauche n'est pas encore résolu.

Unknown a dit…

Tres interessant!

Unknown a dit…

En Conclusion, cette article la parle de L Evolution de La Femme Haitienne...
Pour moi, il s agit mieux de Revolution au lieu d une effective Evolution.
Ca ne veut pas dire que le femme n evolue pas, je voudrais simplement dire que L evolution n est pas tout a fait effective. Merci a l auteur du blog d avoir touche tous ces grands points la.

Avocat et Magistrat de profession.