Femme haïtienne :
perception, combat et dignité ?
La perception de la femme haïtienne a
évolué à travers les combats qu’elle s’est livrés pour la promotion de sa
dignité. Au fil de deux siècles, la femme haïtienne a reconstruit son image,
conquis des droits et relevé d’énormes défis érigés par le sexisme, la
discrimination et surtout les pratiques et les habitudes hiératiques
d’autrefois. Pour mieux comprendre la portée des mouvements ayant façonné l’identité
et la dignité de la femme haïtienne, il faut remonter le temps pour appréhender
les phases historiques de leurs luttes ferventes et assidues aux prix de leur réputation, voire de leurs vies.
Perception
de la femme à l’époque coloniale

En fait, c’est à cette période de l’histoire
que remontent les premières luttes menées par les femmes pour la liberté des générations
futures. Cécile Fatima a présidé la Cérémonie vaudou à Bois-Caïman qui a galvanisé
l’énergie des esclaves révolutionnaires. L’histoire rapporte également le rôle téméraire
qu’a joué la femme du général Lamartinière dans le combat de la Crète-à-Pierrot
où elle était descendue de la redoute pour aller s’enquérir de la position de
l’armée ennemie. Certes, il ne s’agissait pas encore de luttes spécifiques pour
les droits de la femme, mais l’histoire a démontré que bien avant la
proclamation de l’Indépendance, les femmes savaient jouer des rôles non moins
importants et ont déjà eu la conscience de leur valeur et de leur utilité. Il
faut le rappeler que c’est au cours de ces épisodes de guerre que l’expression
« fanm vanyan » (femmes vaillantes) allait émerger.
La
femme haïtienne au lendemain de l’indépendance
Comme je l’ai souligné plus haut, des
moments forts de la guerre d’Indépendance ont révélé la vaillance et la témérité
de la femme haïtienne. A la naissance de la nation haïtienne, la perception de
la femme n’était pas pour autant définie à travers leurs exploits courageux. La
jeune nation, fraichement indépendante, allait s’inspirer des lois et des
pratiques coloniales dans le traitement des questions sociales et politiques
relatives aux conditions des femmes. Les grandes idées de liberté, de
fraternité, d’égalité, pourtant à l’origine de la Révolution ne se sont pas
concrétisées dans la vie de celles-ci à cette époque.
Au lendemain de l’Indépendance, la jeune
nation, confrontée à des crises de gouvernance et d’orientation politique, s’inspirant
des structures françaises marquées par des préjugés, adopte des institutions
juridiques et politiques inadaptées et discriminatoires à l’égard de la femme.
Certains ont dit, à défaut d’autres exemples, l’ancien esclave, peu instruit,
reproduit les pratiques du maitre. Les lois au cours de cette période ont carrément
fait de la femme une mineure. La femme joue un rôle alors effacé, passif, au
sein de la société. Le rôle que les hommes et la mentalité sexiste de l’heure
voudraient bien leur prêter.
Le rôle de la femme se résumait en ces
principales attributions : être une épouse, une mère, une organisatrice de
la famille. Ainsi, la femme devait s’occuper des enfants, entretenir son mari
et faire vivre la famille au quotidien en se chargeant de l’entretien de la
maison, de la cuisson et d’autres tâches ménagères. La femme haïtienne
jouissait donc d’un statut juridique très limité. Le Code Civil, à l’époque,
établissait le principe de soumission et d’obéissance de la femme par rapport à
son mari. La femme était donc une citoyenne soumise et de seconde classe. La
perception de la femme haïtienne se situe, en effet, très loin, extrêmement
loin, par rapport à l’idée d’émancipation féminine et du principe d’égalité.
Toutefois, cette perception de la femme
haïtienne comme « mineure », soumise et confinée à des tâches
traditionnelles, allait être ébranlée, en 1926, par des femmes comme Mme
Eugénie Malebranche-Sylvain, Mme Pierre Hudicourt, Mme Fernande Bellegarde, et
autres, qui ont eu l’idée ingénieuse et novatrice de rejoindre la Ligue
Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté. L’une des conquêtes
marquantes de ce mouvement féministe en gestation a été la promulgation de la
loi du 20 juillet 1929 portant sur le renforcement des capacités juridiques de
la femme. Le principe de soumission à la volonté du mari s’est effondré ;
la femme n’a plus besoin de la permission de son mari pour décider. L’élan vers
la construction de mouvements féministes est désormais en branle dans la société
haïtienne, qui se mobilise ardemment durant cette période pour la désoccupation
du territoire par les Américains.
La
femme haïtienne suite à la désoccupation américaine de 1934
L’année 1934 marque un tournant décisif
dans l’histoire du peuple haïtien en ce sens qu’elle rappelle la restauration
de la souveraineté nationale après 19 années d’Occupation militaire par les
Etats-Unis, mais également par le fait qu’elle a vu naitre le féminisme haïtien
comme mouvement de défense et de promotion des droits de la femme, inscrit dans
la logique d’apporter des réponses appropriées aux préoccupations sociales,
politiques et culturelles de la femme haïtienne. En mars 1934, a été alors
créée la Ligue Féminine d’Action Sociale dont l’objectif était de promouvoir le
bien-être physique, économique et social de la femme haïtienne. Cette Ligue
s’est confrontée à la réticence et au manque d’ouverture des autorités
gouvernementales quant aux questions relatives aux droits des femmes.
En dépit de tout, dans le sillage de son
combat acharné, le Lycée des Jeunes Filles allait être fondé. Le Comité
d’Action Féminine allait revendiquer à partir de 1946 l’égalité civique et
politique en faveur des femmes. Ces revendications sont appuyées par l’adoption
par l’Etat haïtien de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.
Cette convention, consacrant les principes de liberté, d’égalité et de dignité
de tout être humain, a contribué à motiver le revirement de perception de la
femme haïtienne. En 1950, la femme haïtienne a conquis son droit de vote et
d’éligibilité. Ainsi, en 1955, huit femmes ont été élues mairesses de
différentes communes au sein du pays.
Il faut le souligner, de 1934 à 1955, le féminisme
haïtien s’est affirmé et a entrepris des conquêtes majeures au bénéfice des
femmes. Lors du premier Congrès National des Femmes Haïtiennes en 1950, 44
associations féminines ont répondu à l’appel de leur cause. A la faveur des
luttes intellectuelles d’alors ayant créé un climat de revendication des droits,
ces mouvements féministes ont pu faire valoir leur cause, diffuser des idées
transformatrices de la perception de la femme haïtienne. Celle-ci n’est plus
une « mineure » dépourvue de toute capacité juridique, civique et
politique, elle entre dans la voie de l’émancipation, fière de ses conquêtes et
déterminée face aux nouveaux enjeux politiques et économiques que soulève le Duvaliérisme.
La dictature duvaliériste était loin d’être
un terrain propice aux mouvements féministes. C’est effectivement une période
difficile et amère dans l’histoire du féminisme haïtien. Les associations et
les militantes pour le respect des valeurs démocratiques ont été bâillonnées
par l’oppression du régime.
Le
féminisme des années 80-90
Les années 80-90 peuvent être assimilées à
l’âge de floraison du féminisme haïtien. A l’échelle internationale, les
mouvements féministes ont connu un développement significatif matérialisé par
plusieurs conventions. Les normes et les principes évoqués et mis en avant dans
la volonté de garantir les droits des femmes par les organismes interétatiques
ont eu pour effet de sensibiliser les autorités haïtiennes, de secouer les
mœurs traditionnelles dans le pays, au point de bouleverser la conception de la
femme haïtienne. Les conventions onusiennes ont aidé à la refonte des
conceptions machistes et sexistes en Haïti. Elles ont alimenté, au cours de ces
années, le débat sur la place de la femme dans la société, sur la nécessité de
créer un cadre protecteur contre toute forme de violences, de discrimination à
l’égard de la femme. Ces principales conventions qui ont eu un impact considérable
sur le progrès des mouvements féministes en Haïti sont la Convention de l’ONU
contre toute forme de discrimination à l’égard de la femme en 1981, le Pacte
International relatif aux Droits Civiques et Politiques en 1991 et la
Convention de BELEM DOM PARA en 1994.
A l’échelle nationale, les conquêtes des
mouvements féministes sont consolidées par l’implémentation de nouvelles lois
et de nouvelles structures destinées à accompagner les femmes dans leur vie
sociale, économique et politique. Le décret du 8 octobre 1982 intervenait pour
renforcer les droits civils et politiques des femmes. Ce décret garantit l’émancipation
de la femme haïtienne. Celle-ci jouit désormais des mêmes droits que l’homme
quant à l’exercice de l’autorité parentale, quant à la capacité d’agir en justice.
Sous un angle purement juridique, ce décret élimine toute forme de discrimination
dans le cadre du mariage. Cependant, sous un angle sociologique et culturel, l’émancipation
de la femme haïtienne se heurte aujourd’hui encore à des préjugés coriaces.
La Constitution de 1987 englobe dans ses
dispositions toutes les protections garanties aux femmes tant par les
conventions internationales que par les récentes législations en matière de droit
civil. En outre, cette charte fondamentale, conçue au lendemain de la chute du régime
dictatorial des Duvaliers, renforce considérablement les droits et les libertés
dans la volonté d’asseoir la démocratie dans le pays. L’amendement de la
Constitution a permis d’instaurer le principe des quotas en faveur des femmes
dans le souci de favoriser l’idée de la représentation paritaire dans toutes les
institutions nationales.
Au cours des années 90, l’instabilité
politique causée par des coups d’état militaires allaient mettre à mal les
mouvements féministes qui ont constaté et dénoncé avec amertume la multiplication
des viols et des violences contre les femmes. De plus, la crise de gouvernance
ouverte par le renversement d’Aristide, puis le débarquement de la MINUSTAH,
ces évènements ont aggravé la situation des femmes dans le pays. Des bandits
ainsi que des agents de la MINUSTAH se sont rendus coupables des violences et
des agressions sexuelles contre les femmes. Dans ce climat politique et économique,
instable et fragile, les mouvements féministes se sont engagés à dénoncer l’impunité,
à revendiquer l’application des lois. C’est dans ce contexte qu’allait être institué,
en 1994, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits de Femmes.
La perception de la femme haïtienne dans
les années 80-90 renvoie l’image de combattante, de militante, de citoyenne courageuse,
de femme émancipée défendant, de toute sa force, ses droits, ses intérêts et la
place qui lui revient de droit dans la construction d’une société démocratique.
Il ne fait aucun doute que les conquêtes des mouvements féministes sont
colossales. Au regard de tous les efforts qu’ils ont accomplis, les conceptions
et les pratiques, les lois et les structures ont évolué au point d’encourager
les espoirs.
La
femme haïtienne actuelle : droits et privations
La femme haïtienne actuelle est défendue, protégée
par un arsenal juridique peu ou prou imposant et par une armée de plus d’une
centaine d’associations et de regroupements féministes repartis à travers tout
le pays. Ces derniers travaillent en collaboration avec le Ministère à la
Condition Féminine pour faire avancer la cause des femmes. Aujourd’hui, les femmes
ont remporté de remarquables victoires à travers de longues luttes pour :
v
Jouir
de leurs capacités juridiques, civiques et politiques
v
Promouvoir
leur formation et leur éducation
v
Exercer
l’autorité parentale
v
Garantir
leur droit dans le mariage
v
Abolir
l’adultère
v
Réprimer
plus sévèrement les infractions à caractère sexuel
v
Réprimer
la discrimination basée sur le sexe
Grace à toutes ces luttes, des femmes ont
pu occuper de prestigieuses fonctions, autrefois réservées aux hommes. L’histoire
de la société haïtienne est marquée par des femmes ayant été : mairesse, sénatrice,
député, juge, Premier Ministre et même Présidente.
En effet, il est inconcevable de vouloir
citer tous les bénéfices des mouvements féministes en Haïti. Cependant, il faut
le dire, la lutte est loin d’être achevée. La femme haïtienne actuelle est confrontée
à des privations d’ordre juridique et économique et à la résistance culturelle.
Le droit à l’avortement est refusé à la femme haïtienne. C’est un terrain sur
lequel la lutte est appelée à continuer au nom du respect des libertés individuelles.
Les lois, portant sur la paternité responsable et la filiation des enfants, sur
le travail domestique, sur le concubinage ou le placage, ont été votées mais n’ont
pas été promulguées. La bataille pour les conquêtes juridiques doit se
poursuivre, d’autant plus que l’Etat haïtien ne peut ignorer des tendances qui
se développent de par le monde comme la mère-porteuse, la procréation médicalement
assistée, qui affectent la vie des femmes. La nécessité de moderniser les Codes
de lois se fait sentir avec acuité.
Du point de vue économique, la femme haïtienne
actuelle est encore frappée par la discrimination salariale et la discrimination à l’embauche. La femme haïtienne est fréquemment victime de harcèlement
sexuel dans sa quête d’emploi. Les efforts doivent être maintenus pour
renverser définitivement ces préjugés. A l’heure actuelle, les femmes sont
majoritairement victimes de la pauvreté et du chômage. 52% des femmes ne savent
ni lire ni écrire en Haïti. C’est, en effet, une situation alarmante au XXIe siècle.
Le taux de scolarisation des femmes est plus faible que celui des hommes. L’éducation
de la femme haïtienne actuelle est une urgence. La société éprouve du plaisir à
les tourner en dérision en usant de propos à connotation péjorative : « Limena »,
terme pour qualifier des femmes sans instruction. La précarité économique
pousse un grand nombre de femmes à céder à la tentation de la prostitution.
Depuis quelques années, une nouvelle forme de prostitution assumée sous la
pression impitoyable de la misère se manifeste au sein de la société haïtienne.
A défaut de moyens de subsistance, un fort pourcentage de femmes acceptent d’aliéner
une partie de leur jeunesse auprès d’hommes très âgés. La pauvreté
et la misère n’ont pas fini de sacrifier la dignité de la femme haïtienne. La
lutte pour l’émancipation des femmes se trouve confronter à cet impératif économique.
Les survivances de la mentalité sexiste et
machiste continuent d’influencer les considérations culturelles autour de la
femme haïtienne. Il y est observé une certaine réticence ou résistance
culturelle à accepter l’idée de parité, d’égalité de genre. Jusqu'à date,
certaines professions sont réputées réservées aux femmes : cuisinière, infirmière,
secrétaire, ouvrières de manufactures, etc. Certains hommes estiment, jusqu'à présent,
que faire travailler leurs femmes est quelque chose de dégradant, d’humiliant.
Ce qui traduirait l’incapacité à gérer leur famille et à prendre soin de leur
femme. La persistance d’une telle conception est dangereuse, elle ramène à l’époque
où la femme était soumise et subordonnée à la bonne foi de son mari. Le fond
culturel de la société haïtienne, longtemps pénétrée par la domination
patriarcale, persiste à sous-estimer le potentiel de la femme, à sous-valoriser
les apports des conquêtes féministes.
Face aux nouveaux défis qui se dessinent,
les mouvements féministes doivent prioriser l’éducation aux valeurs, aux stratégies
de lutte contre la pauvreté. L’émancipation de la femme est un rêve sans aucune
chance de devenir réalité, si la femme est aujourd'hui encore sous-éduquée et prête à s’avilir
pour ne pas mourir de faim.
4 commentaires:
Beau texte! Justement il faut qu'il ait un plan multidimensionel permettant de redresser l'image de la femme haitienne. Cependant plusieurs etudes montrent nettement que ce sont les femmes, en majorite, qui nourissent les famille. C'est la raison pourquoi les institutions de microfinance accordent plus de credit Aux femmes qu'Aux hommes.
Merci de réagir. C'est là un effort appréciable pour soutenir les femmes dans le commerce. Il est à déplorer que les femmes sont plus nombreuses à travailler dans le secteur informel. Ce qui prouve que le problème à l'embauche n'est pas encore résolu.
Tres interessant!
En Conclusion, cette article la parle de L Evolution de La Femme Haitienne...
Pour moi, il s agit mieux de Revolution au lieu d une effective Evolution.
Ca ne veut pas dire que le femme n evolue pas, je voudrais simplement dire que L evolution n est pas tout a fait effective. Merci a l auteur du blog d avoir touche tous ces grands points la.
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